Gottlieb Kyr
| Gottlieb Kyr | |
|---|---|
| Prénom | Gottlieb |
| Nom | Kyr |
| Sexe | masculin |
| Naissance | 24 octobre 1921 (Strážnice (Czechoslovakia)) |
| Décès | 1993 |
Biographie
Bohuslav Kýr est né le 24 octobre 1921 dans la ville de Strážnice, dans le district de Hodonín. Aujourd’hui, la ville se trouve en République tchèque, dans la région de Moravie-du-Sud, à la frontière avec la Slovaquie.
Contexte géo-politique En 1921, Strážnice se situait au cœur de la jeune Tchécoslovaquie, l’État créé après l’éclatement de l’Empire austro-hongrois à la suite de la Première Guerre mondiale. [Mettre carte du document pdf] Bohuslav Kýr était Rom . La question de la nationalité et de l’ethnicité constituait alors un enjeu majeur en Tchécoslovaquie : afin de renforcer l’idée d’un État national et d’assurer une majorité numérique face aux Allemands, les Tchèques et les Slovaques étaient considérés par l’administration comme appartenant à une seule nation, dite « tchécoslovaque ». L’existence d’un État reposant sur cette « nation tchécoslovaque » était contestée par plusieurs minorités nationales qui, après 1918, s’étaient retrouvées dans les frontières du nouvel État : les Polonais, les Hongrois, les Ruthènes, mais surtout les Allemands. À titre d’exemple, lors des recensements de 1921 et 1930, les personnes s’étant déclarées « tchécoslovaques » représentaient respectivement 65,51 % et 66,9 % de la population, tandis que celles qui se déclaraient « allemandes » formaient 23,36 % en 1921 et 22,3 % en 1930
[Carte figure 3]
Parmi les autres minorités figuraient les Juifs et les Roms – deux groupes auxquels les recensements laissaient toutefois la possibilité de choisir une autre nationalité (généralement tchécoslovaque ou allemande). Ainsi, seules 227 personnes se déclarèrent « Roms » dans les pays tchèques lors du recensement de 1930, alors que plusieurs historiens estiment que leur nombre réel dans l’ensemble de la Tchécoslovaquie atteignait environ 110 000 dans les années 1930 . La majorité était originaire de la Haute-Hongrie (l’actuelle Slovaquie), où les Roms restèrent les plus nombreux même après l’intégration de la région dans la Tchécoslovaquie. Toutefois, certaines familles roms s’étaient installées en Moravie dès l’époque austro-hongroise. Leur nombre total en Moravie durant la Première République tchécoslovaque est estimé à environ 2 500 personnes . Ces communautés résidaient en général dans leurs propres quartiers ou dans les faubourgs. Les autorités tchécoslovaques surveillaient étroitement les populations roms, souvent perçues avec suspicion . En ce qui concerne plus particulièrement Strážnice, la population rom y était intégrée à la vie locale. Personne ne se déclara comme « Rom » lors des recensements, mais les chroniques et registres administratifs mentionnent plusieurs « cabanes tsiganes » ». Selon les notes accompagnant les recensements, la ville comprenait une colonie rom qui comptait 11 maisons et 53 habitants en 1921, puis 20 maisons et 89 habitants en 1930. . Les Roms de Strážnice se déclaraient tchécoslovaques et adhéraient à l’idée de la nation tchécoslovaque, sans renoncer pour autant à leur origine rom – ils souhaitaient s’intégrer en tant que citoyens égaux . Malgré ces efforts d’intégration, ils restèrent en partie en marge du reste de la population : à Strážnice, ils vivaient majoritairement dans le même quartier et privilégiaient les mariages au sein de leur communauté .
Histoire familiale Parmi les noms de famille roms les plus fréquents dans les registres de la ville figurent Kýr, Kubík, Daniel ou encore Ištván. La famille Kýr était installée dans la région de longue date. Le premier membre de la famille né à Strážnice semble avoir été Václav Kýr (1801-1842) . Il aurait été le fils de Dorota Huťová et d’un soldat du nom de Kýr, hébergé chez le père de Dorota, Jan Huťa . Václav eut ensuite plusieurs enfants avec deux femmes différentes et fut à l’origine de la colonie rom de Strážnice. Il s’agit très probablement d’un ancêtre direct de Bohuslav Kýr. Bohuslav Kýr indique que sa famille résidait à l’adresse Za valy č. 245 (rue Za valy, n° 245). Une rue portant ce nom existe encore aujourd’hui à Strážnice et se trouve non loin de la rue dite « tsigane », dont une photographie a été présentée plus haut. Les parents de Bohuslav Kýr, František Kýr (1887 -1926) et Anna Kýrová (née Danielová, 1892-1944), ont eu six enfants : l’aîné, Martin, né en 1911 ; František, né en 1914 ; Karel, né en 1919 ; Bohuslav, né le 24 octobre 1921 , puis une fille, Růžena, née en 1924. Le benjamin, Adam, est né en 1926 comme enfant posthume .
Le père, František Kýr, avait travaillé comme cocher dans le domaine d’un aristocrate local, le comte Magnis, mais il fut finalement licencié, possiblement en raison de son adhésion au Parti communiste tchécoslovaque . La mère, Anna, était femme au foyer et s’occupait des enfants . Dans ses souvenirs d’enfance, Bohuslav précise que ses deux frères aînés, Martin et František, avaient terminé l’école élémentaire avant de commencer à travailler pour aider leur mère et soutenir leurs frère et sœur cadets. Karel a fait un apprentissage et est devenu cordonnier. Bohuslav a terminé l’école élémentaire, a suivi encore un an d’enseignement dans l’école municipale de Strážnice, puis il a effectué un apprentissage de maçon avant de se former comme tailleur . D’une manière générale, la situation économique de la famille semble avoir été assez précaire. Le frère de Bohuslav, František, était un membre actif du Parti communiste à Strážnice. Cette orientation politique était relativement répandue parmi la population rom de la région, qui appartenait majoritairement aux couches sociales les plus pauvres .
Un témoin de l’époque a décrit ainsi la vie des Rom à Strážnice : « Ils ont tous construit des maisons individuelles en briques, à la fois en briques cuites et en briques de boue faites maison. La plupart gagnaient leur vie grâce à l'artisanat de forgeron, certains travaillaient dans la construction.(…) Sur le plan culturel, ils adoraient aller au cinéma et au théâtre. Il y avait également des musiciens parmi eux, des chanteurs de chansons folkloriques, et ils ont également formé un groupe amateur avec lequel ils se produisaient dans la ville [Strážnice], à Skalice, à Hodonín. (…) Leur niveau de vie était moyen, voire parfois inférieur à la moyenne. C'étaient des Roms qui menaient une vie irréprochable, aucun d'entre eux n'a jamais fait l'objet de poursuites pénales. »
La famille Kýr semble donc avoir souvent frôlé le seuil de pauvreté, mais la mère veuve réussit malgré tout à assurer à ses enfants au moins l’éducation élémentaire. Les enfants Kýr fréquentaient en effet les écoles locales, comme en témoigne cette photographie :
En haut, tout à droite, se tient - selon la légende accompagnant le document original - l’élève « Karel Kýr ». Il pourrait s’agir du frère de Bohuslav, né en 1919, qui aurait alors environ huit ans sur la photographie.
De plus, il est effectivement bien attesté que la famille Kýr participait aussi à la vie culturelle locale - notamment par des activités musicales ou théâtrales . Voici, par exemple, František Kýr, le frère aîné de Bohuslav, avec son groupe en 1942 :
On voit ainsi qu’en 1942, certaines familles roms vivaient encore relativement tranquillement dans ce qui était devenu le Protectorat de Bohême-Moravie, occupé par l’Allemagne. Les Roms de Strážnice comptaient parmi les plus assimilés de Tchécoslovaquie . Toutefois, la famille Kýr allait bientôt être victime de la politique raciale de l’Allemagne nazie. La définition du terme « Rom » (« tsigane », selon la terminologie de l’époque) n’était pas très claire : à l’origine, il désignait essentiellement les populations non sédentarisées, déjà visées par une législation répressive sous la Tchécoslovaquie démocratique (par exemple l’interdiction d’accès à certaines régions ou stations thermales) . Les Roms ethniques vivaient le plus souvent de façon itinérante, mais la famille Kýr constituait, comme on l’a vu, une exception. Le terme « tsigane » désignait à la fois les populations appartenant à cette ethnie et les personnes adoptant un mode de vie associé aux Roms dits « vagabonds » . Après l’occupation du pays et l’établissement du Protectorat de Bohême et Moravie en mars 1939, les autorités ont commencé à contraindre ces populations à se sédentariser afin de mieux les surveiller, et les communautés roms furent scrupuleusement recensées .
Biographie Bohuslav Kýr est né le 24 octobre 1921 dans la ville de Strážnice, dans le district de Hodonín. Aujourd’hui, la ville se trouve en République tchèque, dans la région de Moravie-du-Sud, à la frontière avec la Slovaquie.
Dans ses souvenirs, Bohuslav Kýr indique avoir commencé à travailler en 1939 comme ouvrier de construction sur la voie ferroviaire devant relier Zlín et Vizovice, deux villes de la région. Par la suite, lui et soixante autres ouvriers furent envoyés dans un camp de travail près de Linz, mais il affirme s’être enfui après l’apparition du typhus dans le camp. En 1941, il a trouvé un emploi dans une usine à Koblenz, en Allemagne, mais, n’aimant pas ce travail, il s’enfuit de nouveau vers novembre 1941. Il fut capturé à la frontière entre l’Allemagne et le Protectorat de Bohême et Moravie . Il semble donc que, dans un premier temps, Bohuslav, en tant que Rom sédentarisé, n’ait pas été directement persécuté. Cependant, le gouvernement collaborateur du Protectorat obligeait les populations roms à travailler et leur interdisait tout déplacement sans autorisation préalable de la police . Ceux qui ne respectaient pas ces règles étaient internés dans des camps dès 1940, où ils étaient soumis au travail forcé. Deux camps dotés de sections spécialement prévues pour les populations « tsiganes » furent ouverts sur le territoire du Protectorat le 10 août 1940, l’un à Lety u Písku et l’autre à Hodonín u Kunštátu . Selon la législation en place, Bohuslav Kýr était donc coupable de déplacement non autorisé lors de son interception à la frontière, probablement durant l’hiver 1941/1942. D’après son témoignage, il aurait été interné (sans préciser où), puis libéré dès janvier 1942 . Toutefois, son nom figure dans les listes des internés du camp pour Roms près de Hodonín encore entre le 5 août et le 18 septembre 1942 . Quoi qu’il en soit, après sa libération, il dit avoir pu retourner chez sa mère à Strážnice et travailler quelque temps comme tailleur, puis comme ouvrier de construction . Cette courte période de répit, qui correspond aussi aux derniers moments que Bohuslav Kýr - alors âgé de 21 ans - a pu passer avec sa mère, a pris fin en décembre 1942, lorsque l’Allemagne nazie a adopté une décision finale concernant « la question tsigane ».
Internement de Bohuslav Kýr avant l’arrivée en Alsace Le 16 décembre 1942, Heinrich Himmler a ordonné le transfert de toutes les populations « tsiganes » vers Auschwitz-Birkenau . Bohuslav Kýr rapporte qu’il fut d’abord, avec six autres hommes, envoyé à Slavkov (Austerlitz), puis à Brno, d’où il fut placé sur le transport vers Auschwitz. Selon ses souvenirs, cela se serait produit à l’automne 1942, et lui ainsi que son parent Jiří Kýr auraient été les seuls Roms de ce transport . Il est vrai que la plupart des Roms ne furent déportés du territoire du Protectorat qu’en 1943 . En plus, le nom de Bohuslav Kýr figure dans les listes des internés d’Auschwitz-Birkenau uniquement pour la période du 19 mars au 4 avril 1943 . Cependant, Bohuslav relate de nombreux détails concernant son transport qu’il situe à l’automne 1942 : il mentionne avoir oublié son numéro de transport, mais se souvient que le chiffre 9 y figurait ; une fois arrivé à Auschwitz, il aurait été employé comme ouvrier de construction pour le futur « camp tsigane », portant un pardessus rayé . Il est donc très probable qu’il soit arrivé à Auschwitz en automne 1942, d’abord dans une autre section du camp, avant d’être déplacé à Auschwitz-Birkenau. Un « camp tsigane » a réellement existé à Auschwitz : environ 21 000 Roms y furent internés, dont la majorité y trouva la mort . Bohuslav Kýr, cependant, n’en ai pas fait partie. Dans son témoignage, il précise qu’au printemps 1943, il fut interrogé par les Allemands, qui lui demandèrent s’il souhaitait rencontrer ses frères. Il accepta, et fut alors assigné à un block où il a retrouvé effectivement trois de ses frères : Martin, Adam et Karel . Ces derniers avaient dû être déportés à un autre moment, mais tous se retrouvèrent ainsi dans le camp « tsigane » que Bohuslav fut contraint d’aider à construire. Concernant la vie à Auschwitz-Birkenau, Bohuslav ajoute que le chef du block était un Rom parlant tchèque, originaire de la région des Sudètes, et au caractère « cruel » . Tous les frères Kýr furent cependant bientôt réintégrés dans le camp principal, au block 18 . Il convient de souligner que le témoignage de Bohuslav Kýr ne peut pas être considéré comme entièrement fiable. Par exemple, il affirme qu’à Auschwitz, il aurait continué à effectuer des travaux de construction selon les ordres des SS jusqu’au dimanche où il aurait rencontré František Stanislav, ancien député de Strážnice, lors d’un match de boxe, qui lui aurait trouvé une place dans l’atelier des tailleurs. En réalité, ce député est mort à Auschwitz dès juillet 1941, soit bien avant l’arrivée de Bohuslav Kýr . Quelques détails ne correspondent donc pas, mais globalement, le récit de Bohuslav reste en concordance avec les registres officiels.
Détention à Natzweiler et expérimentations médicales Le 19 novembre 1943, un transport de prisonniers en direction du camp Natzweiler-Struthof a quitté Auschwitz . Bohuslav Kýr en faisait partie et se souvient que les déportés ignoraient leur destination . Il décrit ainsi son arrivée et sa première impression du camp de Natzweiler :
« Le lendemain, en fin d'après-midi, nous sommes descendus du train de marchandises à un petit arrêt. Nous étions nombreux, mais je ne sais pas exactement combien. Après environ une demi-heure de marche, nous sommes arrivés au camp, situé à flanc de colline. L'entrée se trouvait en haut de la colline et le crématorium en bas. D'un côté du camp, il y avait une forêt et de l'autre, des champs. Ce n'était pas un grand camp (environ 10 blocs) et il n'a pas existé longtemps, comme je l'ai appris plus tard. »
Bohuslav Kýr ne fournit pas de détails sur le destin de ses frères après leur réunion à Auschwitz. Il semble qu’ils n’aient pas été transférés à Natzweiler dans le même convoi, ou du moins il n’en fait pas mention. Il indique par ailleurs que sa mère et son frère aîné Martin sont morts dans le « camp tsigane » , donc probablement à Auschwitz. Après la guerre, il retrouva vivants sa sœur Růžena et ses frères František et Karel. Adam était décédé, mais Bohuslav ignore où et quand . Il ne relate jamais avoir été avec un membre proche de sa famille à Natzweiler. En revanche, lorsqu’il évoque les expérimentations médicales qui lui ont été imposées à Natzweiler, il mentionne plusieurs autres Kýr (Antonín, Jaroslav et Jiří) sans toutefois préciser le lien de parenté qu’il entretenait avec eux. Bohuslav, ces trois autres Kýr, ainsi que Jan Daniel de Petrovice, un autre Tchèque, et encore six prisonniers allemands sont devenus les victimes des expérimentations médicales perpétrées par les Allemands à Natzweiler. Bohuslav raconte qu’après son arrivée au camp, il fut d’abord interné au block 6, mais que quelques jours plus tard, il dut se présenter à l’infirmerie avec les onze autres. Il indique qu’ils avaient tous à peu près le même âge, autour de vingt-deux ans. Il décrit ensuite ainsi l’expérimentation médicale :
« Le lendemain, à l'infirmerie, on nous a inoculé sur le haut du bras gauche, moi sur le droit, car j'avais une grosse cicatrice de vaccination datant de mon enfance sur le gauche. Au bout d’environ trois jours, nous avons tous eu une forte fièvre qui a duré entre dix et quatorze jours. Pendant cette période, on nous prenait constamment la température et un médecin prisonnier néerlandais nous administrait des piqûres pour faire baisser la fièvre. Ma blessure s'est infectée, mais elle a guéri au bout d'environ trois semaines. Aucun membre de notre groupe tchèque n'est mort. Je ne sais pas ce qu'il est advenu des six prisonniers allemands qui partageaient notre chambre ; nous ne nous occupions pas d’eux. J'ai appris plus tard qu'il s'agissait d'une expérience sur une maladie africaine. »
Tenant compte de la date du convoi et des souvenirs de Bohuslav Kýr, cette expérimentation a probablement eu lieu en novembre ou en décembre 1943. Les Archives d’Alsace à Strasbourg conservent un registre des décès provenant de Natzweiler, où figure un « François Kyr », de nationalité tchèque et né à Strážnice, décédé le 27 novembre 1943 . Le lien de parenté avec Bohuslav reste inconnu, et celui-ci ne mentionne pas ce décès dans son témoignage. La même cote d’archives contient également une liste de détenus ayant subi d’autres expérimentations ultérieurement, incluant un « Gottlieb Kyr », matricule 6571. En effet, même s’il a échappé à la mort lors des injections initiales, Bohuslav n’a pas été épargné par les expérimentations suivantes. Après avoir survécu à la première piqûre, Bohuslav fut choisi par « un médecin SS Krejčí » comme domestique personnel. Selon Kýr, Krejčí vivait avec sa femme et leur enfant dans une villa située derrière l’entrée du camp. Bohuslav était chargé des tâches de ménage. Au début, un officier SS l’accompagnait, mais il put progressivement se déplacer seul, n’étant plus surveillé qu’à l’entrée du camp. L’emplacement décrit pourrait correspondre à la Villa Ehret , près de l’entrée de Natzweiler. Toutefois, la Villa Ehret servait principalement de centre administratif et de bureaux, ce qui diffère légèrement de la description d’une maison familiale donnée par Kýr. Bohuslav Kýr précise également que Krejčí était originaire d’Opava (une ville tchèque en Silésie, près de la frontière polonaise) et parlait allemand dans le camp, tchèque à la maison. Kýr note que durant cette période de service auprès de la famille Krejčí, il fut épargné de mauvais traitements et bénéficiait d’une existence légèrement plus confortable, bien qu’isolé des autres internés . Cependant, au printemps 1944, Krejčí est parti en vacances et de nouvelles expérimentations furent menées en son absence. Otto Bickenbach a dirigé des tests au phosgène , auxquels Bohuslav fut très probablement soumis. Il décrit ainsi son expérience :
« Au printemps 1944, de nouvelles expérimentations ont eu lieu. À cette époque, le Dr Krejčí était en vacances. Nous étions douze à la porte. Je n'ai vu personne que je connaissais. On nous a emmenés dans un fourgon pénitentiaire et après environ 15 à 20 minutes de route, nous avons dû descendre sous les cris. Nous étions dans un petit parc, plusieurs SS étaient assis à une table à l'extérieur et derrière eux se trouvait un long bâtiment bas en briques, où j'ai aperçu des éprouvettes à travers la porte ouverte. Ils nous ont répartis par trois. J'étais avec deux Polonais, l'un à peu près du même âge que moi, l'autre plus âgé de quelques années. Ils nous ont conduits dans une petite pièce haute avec une petite fenêtre au plafond et une porte rembourrée avec un judas. Un SS nous a lancé deux tubes à travers la porte entrouverte, qui se sont cassés, puis il nous a enfermés et nous a ordonné de marcher en rond, nous contrôlant toutes les cinq minutes. Je me suis souvenu du cours CPO chez moi et j'ai mis un morceau de chemise mouillé d’urine sur mon visage pour respirer à travers. Je me suis rapidement allongé par terre pour ne pas me fatiguer à marcher. Au bout d'environ 15 minutes, un Polonais s'est mis à genoux, puis s'est allongé, suivi d'un autre. Je me suis approché d'eux. Au bout de 25 minutes, ils ont cessé de nous surveiller et sont revenus avec de grandes pinces, comme celles utilisées pour les briques, avec lesquelles ils nous ont attrapés sous les genoux, nous ont chargés dans une voiture et emmenés au crématorium du camp. Un civil et deux SS sont arrivés, nous ont examinés et ont pris notre pouls. Au-dessus de moi, ils ont dit : « Noch nicht ! » (Pas encore !) et sont repartis. Les deux Polonais montraient encore quelques signes de vie, mais ils sont morts peu après. Le kapo du crématoire, qui me connaissait parce que j'y transportais des cadavres, m'a donné trois cigarettes. On m'a transporté sur une civière à l'infirmerie, où j'ai reçu du bouillon de bœuf et, pendant une courte période, de meilleurs repas. Entre-temps, le Dr Krejčí était revenu de vacances et, lorsque je lui ai dit que j'avais été soumis à des expériences, il m'a apporté un peu de beurre et d'autres choses pour améliorer mon alimentation. »
On apprend dans cet extrait que les SS avaient pour habitude de liquider les cadavres de leurs victimes dans le crématorium du camp et de confier cette tâche aux autres internés, dont Bohuslav Kýr. Par ailleurs, le médecin Krejčí apparaît ici comme protecteur de Kýr : dans la suite de son témoignage, Kýr explique que, lorsque Krejčí a appris qu’on préparait une nouvelle expérimentation au gaz, il a réussi à faire transférer Kýr dans un autre camp, situé à environ 15 km de Natzweiler, et qu’il l’a même muni d’une lettre privée adressée au commandant de ce camp. Kýr a pu la lui remettre. Il s’est avéré que le commandant de ce camp parlait également tchèque, et Kýr déclare avoir été étonné par cette coïncidence, supposant que Krejčí et le commandant se connaissaient déjà . En effet, les nazis avaient construit tout un réseau de camps à proximité du camp principal de Natzweiler. D’après la carte ci-dessous et l’indication de Kýr d’une distance d’environ 15 km, il paraît le plus probable qu’il ait été déplacé vers le KL Oberehnheim.
Dans tous les cas, Bohuslav Kýr n’était plus soumis aux expérimentations médicales dans ce nouveau camp, mais il était astreint aux travaux forcés. Il rapporte avoir travaillé sous terre, où il pensait que l’on fabriquait l’arme « V2 », un type de missile balistique . Bohuslav Kýr indique que son groupe de travail, composé à la fois d’internés et de civils, était chargé du nettoyage des rails. Il précise ne pas avoir personnellement passé plus de trois jours dans ce travail, mais durant cette courte période, il a pu rencontrer un compatriote grâce au fait qu’il chantait pour lui-même une chanson tchèque populaire à l’époque : l’un des travailleurs civils, qui a dû reconnaître la chanson, l’a interrogé sur ses origines par une fenêtre (les internés et les civils étant séparés par un mur percé de quelques ouvertures). Il s’agissait d’un homme originaire de la ville d’Uherský Ostroh, en Moravie, non loin de Strážnice. Bohuslav rapporte qu’il faisait désormais en sorte de travailler près de cette fenêtre et qu’une fois il a trouvé en bas un sachet de provisions, qu’il pense que son compatriote lui avait jeté pour l’aider un peu . Kýr fut cependant bientôt déplacé à la cantine, où il servait les officiers SS à table. Il dit avoir reçu de nouveaux vêtements : une combinaison rayée et des gants pour ce travail. Après quelque temps, il est revenu à Natzweiler, où il a appris, par le chef du crématorium, que de nouvelles expérimentations au gaz avaient eu lieu en son absence et que tous les internés, qui avaient été obligés de participer tout nus, étaient morts lors de cette expérimentation . Kýr se souvient encore qu’environ un mois après son retour à Natzweiler, Krejčí et toute sa famille ont été envoyés ailleurs. Selon la chronologie de Kýr, cela aurait eu lieu vers la fin de l’année 1944 ou le début de 1945.
Fin de la guerre Bohuslav Kýr et les autres détenus ont été transférés dans d’autres camps en Allemagne, probablement en raison de la libération progressive de l’Alsace par les forces alliées. Bohuslav Kýr rapporte d’avoir été d’abord transféré à Dachau, où il dit avoir rencontré Antonín Kýr (l’un des membres de son groupe ayant subi les injections après leur arrivée à Natzweiler). Par la suite, Kýr fut déplacé à Neuengamme, à Oranienburg, puis de nouveau à Neuengamme, ensuite au camp de Meppen et enfin à Sandbostel. Pendant toute cette période, il a continué à être soumis à un travail forcé éprouvant .
Libération et retour à la vie d’avant-guerre
Le camp de Sandbostel fut libéré par l’armée britannique le 29 avril 1945 . Bohuslav Kýr indique avoir été libéré par les Américains, mais une telle confusion paraît tout à fait compréhensible. Lors du recueil de son témoignage en 1982, il se souvenait encore d’être passé par Nuremberg avant de rentrer chez lui le 26 juillet 1945, où il a retrouvé ses frères František et Karel ainsi que sa sœur Růžena .
Son témoignage s’arrête là, mais il est possible de se faire une idée de ses conditions de retour grâce à d’autres sources. On sait que la plupart des habitations roms dans la région de Strážnice avaient été détruites pendant leur absence, au cours de la guerre, et que les familles ont souvent été réduites à la pauvreté . On sait également que Bohuslav Kýr, ainsi que tous les membres de sa famille qui ont survécu, travaillaient déjà en juillet 1945 pour gagner leur vie : František en tant que serrurier, Karel comme assistant de cordonnier, Bohuslav lui-même comme apprenti tailleur à Hodonín, et la sœur Růžena était employée chez Jaromír Graubner, un particulier .
En 1947, une trace de Bohuslav, alors âgé de 26 ans, le mentionne comme ouvrier dans l’usine de céramique à Teplice-Šanov , une ville située à l’autre bout de la Tchécoslovaquie reconstituée, au nord-ouest de Prague, près de la frontière allemande. Il est en effet courant que de nombreux Roms originaires de Moravie, et surtout de Slovaquie, aient migré vers les régions frontalières dont les Allemands avaient été chassés après la chute du régime nazi et la libération de la Tchécoslovaquie.
La dernière trace connue de M. Bohuslav Kýr est le témoignage qu’il a fourni en 1982. Sur le site des Témoignages des Roms et Sinti, il est indiqué qu’il est décédé en 1993 , à l’âge d’environ 72 ans.
Repères
Localisations
Nationalités
- Czechoslovakian (1938 - )


